Francis Lelong (Alegria) : « Tu ne peux pas être dans une relation de confiance avec les collaborateurs et ne pas agir au bout de la deuxième alerte »
Faire confiance à ses équipes en croissance : Francis Lelong (Alegria) racontait en 2022 la confiance donnée d'office et l'action dès la deuxième alerte.
Interview de Vincent Aboyans pour le podcast Harmony Inside. Entretien diffusé le 4 avril 2022. Les chiffres cités sont ceux d'Alegria au moment de l'entretien, selon Francis Lelong. Écouter l'épisode
Comment faire confiance à ses équipes en croissance, quand on recrute plus vite qu'on ne peut tout suivre ? Au moment de l'entretien, diffusé le 4 avril 2022, Francis Lelong, cofondateur de Sarenza, dirigeait Alegria, qu'il a fondée autour du no-code avec Christelle et Thomas. Début 2022, l'entreprise était passée selon lui de 0 à 50 personnes en un an.
Sa réponse sur la confiance tient en deux temps. À cette vitesse, on est obligé de la donner. En contrepartie, quand ça ne se passe pas bien, on décide vite : « Tu ne laisses pas trois alertes. » Il parle aussi des valeurs travaillées dès le premier jour, des freelances, des équipes dispersées et du rôle du CEO.
Quinze entreprises, puis Alegria : de 0 à 50 personnes en un an
Vincent Aboyans : Pour ceux qui ne te connaissent pas, est-ce que tu peux commencer par te présenter ?
Francis Lelong : Ça fait 20 ans maintenant que je travaille dans l'industrie du digital, au sens large. J'ai créé une quinzaine de boîtes à ce jour, dont la plus connue est Sarenza, la vente de chaussures sur Internet, que j'ai dirigée pendant cinq ans.
Vincent Aboyans : Si on parle d'Alegria : en un an, vous êtes passés de 0 à 50. Ça n'arrive pas souvent.
Francis Lelong : Non, ce n'est pas souvent, ce n'est pas facile, ça met beaucoup de tensions à tous les étages. C'est difficile de recruter, c'est difficile aussi pour les équipes, parce que bien évidemment il faut onboarder, il faut former, il faut expliquer. Mais c'est aussi une dynamique incroyable. On a essayé de constituer autour de nous, les trois fondateurs, avec Christelle et Thomas, un comité de direction avec des gens rapides. La capacité d'exécution, aujourd'hui, on sait que c'est ça qui fait le succès d'une boîte par rapport à une autre.
Attirer des profils qui reçoivent dix propositions par jour
Vincent Aboyans : Dans un écosystème extrêmement florissant, qu'est-ce que tu mets en avant pour donner aux gens l'envie de te rejoindre ?
Francis Lelong : Nous, on considère les membres de notre communauté freelance comme nos collaborateurs. On leur offre de la valeur, on les anime, on fait plein d'événements, ils font partie de la famille Alegria. Et on s'en fout de savoir s'ils ont un CDI ou un contrat de freelance. La question, c'est : est-ce qu'ils prennent du plaisir à travailler avec nous, est-ce qu'on leur crée de la valeur, et est-ce qu'on partage les mêmes valeurs ?
Je pense que l'autre élément, c'est effectivement celui des valeurs. En discutant avec d'autres entrepreneurs, on se rend compte qu'en fait, dès le premier jour, il faut travailler les valeurs. Ça, c'est super important. Et donc nous, c'est ce qu'on a essayé de faire ici, en essayant de partager des valeurs, puisque finalement tous les jeunes qui nous rejoignent viennent pour autre chose que juste un salaire. On a travaillé tout de suite sur des sujets comme notre empreinte carbone, on a travaillé tout de suite sur le sujet de l'inclusion.
Je pense qu'aujourd'hui, tous les gens qui sont ici, ils ont dix propositions par jour. Tous. Donc la question, c'est comment on met en place un environnement où on a tous envie de bosser ensemble. Tout n'est pas parfait.
Travailler les valeurs dès la création, avant le product-market fit
Vincent Aboyans : Vous avez été créés il y a un an et vous avez déjà des valeurs définies. Chez des primo-entrepreneurs, on a souvent tendance à se dire : « Je n'ai pas le temps de faire ça. Il faut que je trouve mon business model, mon product-market fit. Les valeurs, c'est gentil, mais… »
Francis Lelong : Il y a plein de manières différentes de réussir. Il se trouve que nous, on est un business d'humains. Ça se calera avec des humains, que ce soit via la communauté, via nos collaborateurs, via nos clients. Je pense qu'il faut simplement être cohérent avec soi-même. Moi, ce sont mes valeurs depuis longtemps et je les applique. Des fois ça marche, et des fois ça ne marche pas. Mais ce n'est pas grave.
Vincent Aboyans : Est-ce que tu utilises de manière consciente les valeurs d'Alegria : ambition, solidarité, curiosité ? Est-ce que tu en parles à tes clients, par exemple ?
Francis Lelong : Non, parce qu'on ne veut pas faire de value washing non plus. C'est juste que ça fait partie de notre ADN, donc il n'y a pas besoin d'en faire des tonnes. C'est comme ça chez nous, et les gens le ressentent.
On va dire que 90 %, on les incarne. Tu les incarnes en tant que fondateur. Avec Christelle et Thomas, on les incarne. Et on essaie ensuite de les partager avec les collaborateurs à l'occasion de la team business review, notre réunion off-site trimestrielle.
« Tu les incarnes en tant que fondateur. »
Équipes dispersées : éviter les silos et les sous-cultures
Vincent Aboyans : Vous avez des bureaux un peu partout en France et une communauté de makers un peu partout. Comment tu fais pour ne pas créer des silos, et même des sous-cultures, entre des gens qui ne se voient pas et qui travaillent ensemble par Slack, par téléphone ou par visio ?
Francis Lelong : C'est work in progress sur ces sujets-là, c'est loin d'être parfait. On a des talents partout qui n'ont pas envie d'être à Paris, qui sont super contents d'être à Biarritz, à Bordeaux, à Marseille, à Berlin, à Lisbonne. Donc on est en train d'apprendre à travailler avec des gens en full remote. Ce n'est pas forcément facile pour toutes les fonctions.
Tous les matins à 8 h 30, c'est morning meeting pour toute la boîte, en physique et en virtuel, même pour ceux qui sont à distance. Je pense que tu ne peux pas complètement vouloir être dans un mode 100 % télétravail, bosser chez toi toute la journée enfermé. Donc on essaie plutôt de mettre nos collaborateurs dans des coworkings, et d'avoir des moments où on se retrouve tous ensemble.
Je pense que ce qui est important, c'est d'abord la confiance entre eux et nous. S'il n'y a pas de confiance avec les équipes, le télétravail, le remote, ça ne peut pas fonctionner. Et c'est quelque chose qui se construit dans le temps, au niveau des opérations, des outils et de la culture de l'entreprise.
Faire confiance à ses équipes en croissance : la deuxième alerte
Vincent Aboyans : Avoir des gens qui partagent tes valeurs, que tu as recrutés parce qu'ils ont un fit culturel, ça te conforte, j'imagine. Mais toi, comment tu fonctionnes par rapport à la confiance ? Tu la donnes de fait, ou ça se gagne ?
Francis Lelong : Quand on va à la vitesse à laquelle on va, tu es obligé de la donner, parce que de toute façon, tu ne peux pas faire autrement. Par contre, tu es obligé de prendre des décisions parfois difficiles rapidement aussi. C'est-à-dire que tu sais que tu vas laisser quelques personnes sur la route. Tu sais que forcément, tu n'as pas toujours bien recruté. C'est impossible, à la vitesse à laquelle on va. Et tu sais que ça va te coûter un peu d'argent. Donc ça, il faut l'accepter. Après, ça se gère. Ça nous est arrivé peu de fois. Mais en revanche, tu ne peux pas être dans une relation de confiance avec les collaborateurs et ne pas agir au bout de la deuxième alerte. Tu ne laisses pas trois alertes. La contrepartie, c'est que si ça ne se passe pas bien, on est aussi obligé de prendre rapidement des décisions. Encore une fois, ce n'est pas parfait. Il n'y a pas de système parfait.
« Tu ne peux pas être dans une relation de confiance avec les collaborateurs et ne pas agir au bout de la deuxième alerte. »
Vincent Aboyans : Cette notion de confiance : si, en tant que fondateur, CEO, directeur ou même responsable d'équipe, tu es toujours en train de te demander ce que font les gens, et que tu as peur que tout le monde ne fasse rien derrière ton dos, tu deviens rapidement un énorme goulot d'étranglement.
Francis Lelong : Bien sûr. Et puis tu finis par du micromanagement, et c'est la catastrophe. Et là, pour le coup, le problème, c'est que tu vas faire fuir les bons, et tu vas garder les mauvais. L'enjeu principal d'un entrepreneur, c'est de recruter des gens meilleurs que soi. Et recruter les meilleurs, ça passe par définition par de la confiance. Sinon, c'est impossible.
« Tu vas faire fuir les bons, et tu vas garder les mauvais. »
Intégrer les freelances dans la culture d'entreprise
Vincent Aboyans : Tes makers ne sont même pas salariés, ils sont freelances. Comment tu fais pour qu'ils fassent vraiment partie de l'entreprise, qu'ils partagent sa culture et qu'ils la vivent ? Il y a plein de plateformes d'indépendants où tu poses un CV et on te staffe sur une mission. C'est OK aussi, mais c'est une optique beaucoup plus transactionnelle.
Francis Lelong : Bien sûr. Nous, déjà, on a une force : on est tous des passionnés du no-code, donc on a quelque chose qui nous réunit. Sur une plateforme qui fait 200 métiers différents, tu n'as pas ce sentiment d'appartenance.
On les considère vraiment comme des partenaires, comme des membres de la famille. Donc on met plein de choses en place pour eux : on fait des soirées ici, on fait des masterclass. On a une personne dont le métier est d'être community builder, qui les accompagne vraiment.
Ce qu'il faut, c'est être bien là où on est. Pour certains, c'est le freelancing, pour d'autres, ce sera le CDI, mais ce n'est pas grave, il n'y a pas de notion de valeur entre les deux.
Vincent Aboyans : Il y a plein de boîtes où on dit : « Non, on ne bosse pas avec des freelances. » Pourquoi ? « Parce que c'est comme ça. »
Francis Lelong : Christelle a beaucoup bossé sur le sujet. On a vraiment fait plein de workshops, plein d'ateliers, pour voir comment on pouvait justement créer des valeurs et travailler avec cette communauté de makers. J'espère qu'ils ne viennent pas juste pour trouver une mission avec nous. Je pense qu'il y en a un certain nombre qui sont là aussi pour plus.
Quand l'équipe grandit : les défricheurs et le rôle du CEO
Vincent Aboyans : Tu as été CEO et fondateur à chaque fois. Comment ce rôle évolue au fur et à mesure de la croissance de l'entreprise ?
Francis Lelong : Est-ce qu'il change vraiment fondamentalement, le rôle du CEO ? Je ne suis pas sûr. Je pense que c'est plus difficile au niveau des équipes. C'est-à-dire que les premiers que tu vas aller séduire sont des défricheurs, et ce ne sont pas forcément les personnes qui vont t'accompagner encore deux ou trois ans après. On voit souvent dans les équipes des switches, parce que finalement, la personne qui était là parmi les premiers ne se retrouve plus dans une équipe de 200 personnes. Ce qui l'amusait, c'était justement cette petite équipe, cette proximité avec les dirigeants, ce genre de choses que tu ne peux pas forcément garder toujours après.
Le rôle du CEO, in fine, ça reste la vision stratégique, ça reste d'emmener les gens avec toi dans cette vision, de donner de l'enthousiasme. Tu as aussi ce rôle modèle qui est très important. Moi, je sais que j'ai un énorme défaut : je me réveille tous les matins avec le sourire.
Après, il faut savoir bien s'entourer, pour savoir déléguer les sujets sur lesquels on est les moins bons, parce qu'on ne peut pas être bon sur tout. Ça nécessite aussi de bien se connaître, et ça, c'est parfois un petit péché d'orgueil que j'ai pu avoir aussi, très clairement, quand j'étais plus jeune : penser tout savoir, penser pouvoir tout maîtriser. Ce n'est pas vrai. Il faut aussi faire confiance aux autres. C'est un travail en équipe. C'est vrai qu'en France, on est un petit peu dans une culture, à l'école en particulier, très individualiste. Je dis toujours : on est les champions du monde du Vendée Globe, course en solitaire, mais on ne gagnera jamais la Coupe de l'America, course en équipage.
Garder le stress pour soi, et le conseil aux dirigeants
Vincent Aboyans : Tu ne stresses jamais ? Et si tu stresses quelquefois, comment tu fais vis-à-vis de tes équipes ?
Francis Lelong : Je pense qu'une autre de mes qualités, c'est peut-être une très forte résilience. D'abord parce que je dors très bien. Et puis j'ai aussi, à mon âge, un peu le recul et l'expérience qui font que ce sont des situations que j'ai déjà vécues. Tu sais qu'il y a toujours une solution. Non, je ne stresse pas, je crois. Et donc je ne transmets pas ce stress aux équipes.
Ça ne veut pas dire que je ne mets pas de pression, parce que bien évidemment, on ne fait pas une boîte sans avoir des objectifs, des objectifs ambitieux, qui peuvent être perçus de temps en temps par certains comme difficiles à atteindre. Et ça, c'est normal. Mais le stress de la paie à la fin du mois, de la levée de fonds, ce genre de choses, je ne le partage pas. Ça, c'est mon rôle, et je dois l'assumer jusqu'au bout.
Vincent Aboyans : Dernière question, traditionnelle sur ce podcast : quel serait le conseil que tu donnerais à un dirigeant qui hésite à prendre le temps de travailler sur sa culture d'entreprise ?
Francis Lelong : Je lui dirais de m'envoyer un mail et de venir voir comment ça se passe chez nous ! Non, tous les entrepreneurs avec qui on peut échanger aujourd'hui, je pense, ont complètement intégré que la réussite d'une boîte, c'est la capacité à attirer les talents, que la capacité à attirer les talents passe par les valeurs, et que ça ne peut pas être du fake, surtout.
Il y a des choses qui doivent être une évidence. Le respect de l'environnement, pour nous, c'est une évidence. L'inclusion, c'est une évidence. La diversité, c'est une évidence. Et c'est tellement facile quand c'est dans ton ADN dès le départ que ça se transmet. Il n'y a même pas de question à se poser : c'est obligatoire, et ça devrait être fait dès le premier jour.
Pour aller plus loin
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