← Retour aux articlesCulture d'entreprise

    Catherine Barba (Envi) : « Travailler cette confiance à tous les étages »

    Hélène de Saint-Front26 oct. 202613 min de lecture

    Autonomie des salariés : Catherine Barba (Envi) plaide pour un cap clair en haut, de la marge sur le comment et une prise de risque récompensée.

    Interview d'Hélène de Saint-Front, consultante Harmony Inside, pour le podcast Harmony Inside. Entretien diffusé le 8 mars 2024. Les fonctions et les chiffres cités sont ceux du moment de l'entretien. Écouter l'épisode

    Vos équipes semblent attendre qu'on leur dise quoi faire, vos jeunes recrues font le minimum ? Avant de parler de génération, Catherine Barba invite les dirigeants à regarder l'autonomie des salariés, c'est-à-dire la marge de décision qu'on leur laisse réellement. Au moment de l'entretien, elle est fondatrice d'Envi, lancée en 2022 et présentée alors comme « l'école des indépendants », et administratrice de Renault. Auparavant, plus de vingt ans dans le digital et l'e-commerce, trois entreprises créées et cinq ans aux États-Unis à observer la transformation des entreprises.

    Face à Hélène de Saint-Front, elle décrit un contrat salarial devenu « asymétrique », doute de l'idée que les jeunes ne veulent plus travailler et livre aux comités de direction un cadre en trois mots emprunté à une dirigeante américaine, inspire, empower, incent : un cap clair en haut, de la marge sur le comment, une prise de risque récompensée. Sa question : comment injecter dans la culture managériale « cette dimension entreprenante », la capacité de « décider et d'agir à la manière des entrepreneurs ».

    De l'e-commerce à une école des indépendants

    Hélène de Saint-Front : Tu as été une vraie slasheuse avant l'heure. Peux-tu nous dire quelques mots sur ton parcours ?

    Catherine Barba : J'ai toujours été dans la multi-activité. Aujourd'hui, je suis à 3 000 % sur ma nouvelle boîte, Envi, que je développe depuis un peu plus d'un an, mais je suis aussi au board de Renault. Auparavant, j'ai travaillé plus de vingt ans dans le digital, la tech, l'e-commerce. J'ai créé trois entreprises, j'en ai revendu deux. Puis je suis partie cinq ans aux États-Unis, où j'ai créé un observatoire sur la transformation des entreprises : qu'est-ce qui fait le ressort d'une entreprise qui se réinvente plus vite qu'une autre ?

    Quand je suis rentrée, en plein Covid, l'idée d'Envi m'est littéralement tombée dessus, à la faveur de lectures sur la transformation du travail, sur l'aspiration des Français à travailler autrement, sur la percée des indépendants. J'ai fait tout un tas de benchmarks et je me suis dit : il manque l'école des indépendants.

    La culture d'entreprise, un récit qui fonde l'appartenance

    Hélène de Saint-Front : Quand je te dis culture d'entreprise, qu'est-ce que ça évoque pour toi ?

    Catherine Barba : Le mot qui me vient en tête, c'est récit.

    « Pour moi, une culture d'entreprise, c'est un récit. C'est l'histoire que tu racontes. C'est ce qui nous lie. »

    Catherine Barba : Au fond, la vraie question, c'est : qu'est-ce qui fonde le sentiment d'appartenance ? Comme dans une famille ou un groupe de potes, quelque chose de fort, un lien cérébral et aussi un lien du cœur. Cette culture, ce sont des rituels, des règles, des pratiques inclusives, de la reconnaissance, qui font que tu te sens bien, que tu te sens chez toi.

    Hélène de Saint-Front : Chez Envi, comment cette culture s'exprime-t-elle concrètement ? Dans des rituels ?

    Catherine Barba : Ce qu'on transmet, ce qu'on injecte chez les gens, au-delà des compétences, c'est l'énergie et la confiance. Avant même la semaine de leur rentrée en formation, ils ont tous reçu une petite lettre manuscrite, avec des petits mots pleins de peps : ça donne le ton d'emblée. Aux rendez-vous d'onboarding, tu ne te présentes pas toi-même, tu présentes quelqu'un d'autre. Tu as été obligé de te connecter à l'autre pour savoir qui il est, qui elle est. Et quand tu intègres l'école et la communauté, c'est en tant que giver. Je ne sais pas comment le dire en français.

    Un contrat salarial devenu asymétrique

    Hélène de Saint-Front : Un peu de prospective. Est-ce que demain, ce sera tout le monde entrepreneur de soi ? Et comment les entreprises vont-elles s'adapter à cette nouvelle donne ?

    Catherine Barba : Il y a eu une accélération après le Covid : une vraie aspiration à travailler autrement, une autre place du travail dans nos vies, et pas seulement pour les jeunes générations. Je me demande si c'est la confiance dans le salariat qui se détricote. Il y a quand même une moindre sécurité associée au statut de salarié. J'aime bien ce que dit Laëtitia Vitaud dans Du labeur à l'ouvrage : le deal, sécurité versus subordination, est devenu un peu asymétrique.

    On voit ce sujet de démotivation dans les boîtes. Les grandes entreprises sont aussi nos clientes, on leur parle tous les jours, et je trouve que c'est assez low tempo. Cette petite flamme qu'on a, nous, même si on est crevés, je la sens parfois moins chez nos interlocuteurs. Il y a une aspiration à travailler avec plus d'autonomie et d'équilibre de vie, et on ne la trouve pas seulement dans l'entrepreneuriat. Mais comment l'entreprise va-t-elle réussir demain à injecter dans sa culture managériale cette dimension entreprenante ? Il ne s'agit pas de faire des entrepreneurs à l'intérieur, ça, je n'y crois pas du tout. C'est plutôt : comment on t'injecte cette capacité de décider et d'agir à la manière des entrepreneurs, donc avec un peu plus d'autonomie. Ça a l'air d'être un bon levier.

    « Les jeunes ne veulent plus travailler » : vraiment ?

    Hélène de Saint-Front : On entend beaucoup, et on le voit chez certains de nos clients, que les jeunes en particulier sont désengagés. Pour leur donner cette volonté d'être entreprenants, quel levier faut-il activer ?

    Catherine Barba : Je ne sais pas si c'est vrai que les jeunes ne veulent pas travailler. La semaine dernière, une amie new-yorkaise a organisé chez moi une rencontre entre vingt à trente jeunes d'une vingtaine d'années et quelques adultes qui racontaient leur parcours. Je les ai trouvés pleins d'envie, désireux de se réaliser dans le boulot, avec beaucoup de questions, mais pas du tout dans le « je m'en fous du boulot ». C'est peut-être une tendance, mais je n'arrive pas à l'asséner comme une vérité.

    Hélène de Saint-Front : Je me fais plutôt l'écho d'entreprises qui nous disent qu'elles n'arrivent plus à recruter, ou que les jeunes qu'elles recrutent font du 9 h-17 h, le minimum vital. Là où je te rejoins, c'est que les jeunes, comme à chaque génération, ont énormément d'énergie. Alors, quel levier activer pour la redonner ?

    Catherine Barba : Je le vois à ma petite échelle. On recrute aussi des jeunes, des stagiaires. Ceux qu'on garde, ce sont ceux qui ont cette petite flamme. Ils ont envie d'apprendre, de donner, de faire plus que ce qu'on leur a demandé. Et c'est parce que, quand on leur parle de notre projet, de notre ambition, de la façon dont on veut prendre soin des gens, ça leur parle.

    On a fait travailler des chercheurs en neurosciences pour identifier ce qui fait la fibre entrepreneuriale, et savoir si on peut être cela dans l'entreprise. Au-delà des compétences, qui se musclent toute la vie, ce qui caractérise profondément les entrepreneurs, c'est d'abord la motivation. Ce projet qu'on me confie, auquel je participe, il me plaît, il me parle, je veux en voir les fruits. C'est ce petit moteur en soi, que personne d'autre que toi ne peut générer. Et puis il y a l'entourage : les gens autour de toi qui te stimulent, qui t'épaulent, qui te challengent, qui sont le miroir de tes actions. Ça joue beaucoup dans le fait d'avoir envie de t'investir.

    Hélène de Saint-Front : Pour les entreprises, il y a donc des leviers : créer cet entourage de personnes motivantes, et des projets enthousiasmants qui parlent aux gens.

    Catherine Barba : Bien sûr. Et une entreprise qui m'aide à me déployer, à apprendre, à grandir, qui investit sur moi, sur mon talent, bien sûr que ça me lie à elle. La formation continue est très, très importante.

    Une entreprise utile, où l'on voit le fruit de son travail

    Hélène de Saint-Front : Quelle culture d'entreprise faut-il développer pour répondre au besoin de transformation ?

    Catherine Barba : Une entreprise utile, dans laquelle j'ai le sentiment de participer à réparer quelque chose ou à construire quelque chose de plus positif. Bien sûr qu'une entreprise est là pour générer du profit : il n'y a pas que de la poésie, il y a des mathématiques dans l'entreprise. Mais qu'est-ce qu'il y a au-delà ? Ça me prend un temps fou de travailler, et ce n'est pas ma boîte, en plus. Qu'est-ce qui va faire que je viens ? Le sentiment d'apporter ma pierre. Et peut-être aussi de mesurer. Dans l'entrepreneuriat, tu mesures assez vite le fruit de ce que tu as fait. C'est incroyablement satisfaisant.

    Hélène de Saint-Front : Dans une très grande structure, ce sentiment est peut-être plus diffus. Faut-il ramener les projets à de plus petites échelles ?

    Catherine Barba : Oui. En même temps, chez Renault, que je connais un peu mieux de l'intérieur, je vois à quel point on peut animer des gens sur une renaissance : on quitte le thermique, on va vers l'électrique, on essaie d'inventer la mobilité du futur. On a tous envie de participer à ces choses nouvelles, de se sentir un peu explorateur. Et ça marche.

    Autonomie des salariés : la confiance à tous les étages

    Hélène de Saint-Front : Quel rôle ont à jouer les moyennes et grandes entreprises, au-delà d'apporter un service et de maintenir la rentabilité ?

    Catherine Barba : Un rôle énorme. Elles ont une capacité transformante énorme : si tu mobilises tous les gens qui travaillent pour toi dans la même direction, for good, ça peut avoir un effet extraordinaire. Mais c'est difficile, parce qu'il y a une énorme défiance envers les grandes organisations. Tout ce qui est grand, les grandes entreprises, les syndicats, les partis politiques, l'État : on a plutôt tendance à donner sa confiance à ce qui est proche, petit et court.

    « Il faut retrouver une authenticité, mais ça passe beaucoup par les gens, par des patrons qui parlent vrai, qui sont des visionnaires, des vrais capitaines de navires, qui embarquent authentiquement les gens. »

    Hélène de Saint-Front : Si tu devais faire passer un message aux dirigeants qui ont peut-être peur de faire ce pas vers l'authenticité, que leur dirais-tu ?

    Catherine Barba : Je ne sais pas s'ils en ont véritablement peur. Je pense qu'il y a plutôt la dictature du temps court, surtout quand on est une entreprise cotée. Il faut quand même cracher du résultat à court terme, parce que c'est là-dessus qu'on est rémunéré, c'est là-dessus qu'on est jugé par ses pairs. J'aime bien les patrons qui regardent sur le temps long, et c'est plutôt l'apanage des sociétés non cotées ou familiales.

    Le message, auprès de pas mal de CEO et de comex avec qui je travaille, c'est de travailler cette confiance à tous les étages : faire en sorte que les gens élargissent leur couloir de nage et qu'ils arrivent à porter des actions. La direction leur dit :

    « Notre ambition est hyper claire. On va là, on veut devenir cela. Maintenant, dans le comment, on vous laisse un peu plus de marge de manœuvre. Proposez-nous des choses. »

    Catherine Barba : C'est le fameux empowerment, intraduisible en français. J'avais rencontré une Américaine, une patronne que j'adore, qui disait : si tu veux vraiment transformer une entreprise et souder les gens, il y a trois mots magiques, inspire, empower, incent.

    Inspire, c'est d'abord : sois toi-même un patron exemplaire. Si tu prônes des valeurs de justice sociale ou de respect de la planète, balaie devant ta porte, sois le premier à les porter. Empower, c'est donner aux gens qui travaillent avec toi la capacité d'abaisser le centre de gravité de l'entreprise, pour qu'un maximum de personnes porte la dynamique de transformation. Pour ça, tu leur laisses plus de marge de manœuvre et d'autonomie. Vient alors la question de l'échec possible, mais c'est un autre sujet. Et incent, c'est comment tu rémunères la prise de risque, et comment tu l'encourages. Si c'était si simple, ce serait déjà fait.

    Laisser la cage ouverte pour que l'oiseau revienne

    Hélène de Saint-Front : Il y a un travail sur soi à faire d'abord, pour réussir à lâcher prise sur la partie empower. C'est un long chemin.

    Catherine Barba : Il y a des sociétés du groupe ADEO que j'adore. Si j'étais salariée dans l'âme, j'irais bosser chez Leroy Merlin, chez Decathlon. On est un peu en famille, les gens sont assez eux-mêmes, et il y a cette idée d'embarquer tout le monde : on co-construit la culture, on écoute beaucoup les gens, et beaucoup les clients.

    Chez Mazars aussi, avec qui je travaille beaucoup en ce moment, il y a une vraie belle dynamique. Ils sont dans l'innovation RH à fond. Ils se disent que s'ils veulent attirer les meilleurs, et pas les deuxièmes couteaux du conseil, c'est pas mal de proposer aux gens : si tu viens chez nous, tu peux avoir ton side project, tu peux développer ta propre boîte. Comme dit le proverbe chinois :

    « Il faut laisser la cage ouverte pour que l'oiseau revienne. »

    Catherine Barba : Ils y croient, ils l'encouragent, ils ont changé les contrats de travail.

    Hélène de Saint-Front : Et à ceux qui se demandent s'ils doivent garder leur travail salarié ou sauter le pas pour devenir indépendants, que dirais-tu ?

    Catherine Barba : Il faut être très pragmatique. Il ne faut jamais lâcher la proie pour l'ombre. Si tu as un loyer à payer, quelques charges, mieux vaut garder ton salaire : c'est très confortable d'avoir un salaire. En revanche, si tu arrives à bien t'organiser, en utilisant l'IA notamment, tu peux peut-être commencer à côté un projet qui te tient à cœur, qui te semble utile et aligné avec ce que tu sais bien faire. Puis tu regardes s'il correspond à un besoin, s'il y a un modèle économique, si tu sais aller chercher des clients. Il faut y aller pas à pas, et être bien entouré, par des gens qui ont fait le chemin avant toi. Ça déculpabilise tellement. Et c'est quand même que du boulot, au final. Tout ce qu'on fait dans le boulot, faisons-le avec cœur, parce que sinon, on ne fait rien.

    Pour aller plus loin

    Vos managers attendent les consignes, les propositions remontent peu ? Le Culture Scanner, un auto-diagnostic gratuit, permet de voir comment les décisions se prennent réellement dans votre entreprise, et l'écart entre culture affichée et culture vécue.

    Prêts à passer à l'action ?

    Nous sommes là pour vous accompagner dans la mise en œuvre de votre projet ; contactez-nous et parlons-en !

    Prendre rendez-vous