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    Laura Caniot-Genevois (Mon Job de Sens) : « L'argent, c'est 95 % d'émotionnel »

    Vincent Aboyans25 sept. 202612 min de lecture
    Laura Caniot-Genevois (Mon Job de Sens) : « L'argent, c'est 95 % d'émotionnel »

    Reconversion, syndrome de l'imposteur, argent et sens au travail : Laura Caniot-Genevois (Mon Job de Sens) partage sa méthode pour aligner son job avec ses valeurs.

    Interview de Vincent Aboyans, pour le podcast Harmony Inside (série Harmony Explore). Entretien initialement publié le 31 mars 2025. Les chiffres cités sont ceux de Mon Job de Sens à cette date. Écouter l\'épisode

    Est-ce possible, en 2025, de faire autre chose au travail que ce que David Graeber décrivait dans Bullshit Jobs ? C'est la question que Vincent Aboyans pose à Laura Caniot-Genevois pour ouvrir cet épisode de Harmony Explore.

    Laura Caniot-Genevois est la fondatrice de Mon Job de Sens. Depuis près de 8 ans, elle a accompagné plus de 700 personnes pour les aider à retrouver du sens dans leur travail, qu'il s'agisse d'un ajustement de poste ou d'une reconversion complète. Avant de se lancer à son compte, elle a passé une dizaine d'années en cabinet de conseil, en chefferie de projet et en marketing.

    Cette conversation ne cherche pas à vendre une méthode miracle. Elle démonte plutôt une série d'idées reçues : que la reconversion est affaire d'argent rationnel, qu'il existerait un « job qui a le plus d'impact », qu'il faut un diplôme pour changer de métier, ou qu'il faut attendre le bon moment pour bouger. Laura Caniot-Genevois y oppose une approche plus concrète, la question du bénéficiaire de son travail, la notion d'étincelle personnelle, et une logique de petits pas plutôt que de rupture.

    À retenir

    • L'argent n'est pas rationnel : « 95 % d'émotionnel, 5 % de factures à payer ». Le vrai sujet, c'est ce qu'on a mis derrière lui, statut social, reconnaissance, valeur de nos existences.

    • Il n'existe pas de « job qui a le plus d'impact » en soi : ce qui compte, c'est de se recoller à sa propre personnalité et d'agir là où on fonctionne naturellement.

    • La reconversion n'est pas binaire : entre garder son poste et tout quitter, il y a au moins quatre grandes voies possibles.

    • Le syndrome de l'imposteur touche aussi les experts confirmés, il suffit d'une remarque pour vaciller après des années d'expérience.

    • Le « bon moment » pour changer n'existe pas : rien n'est jamais stable, mieux vaut avancer par petits pas que d'attendre un signal parfait.

    • Un test simple révèle souvent nos talents mieux que nous-mêmes : demander à 2-3 proches ce qui leur manquerait le plus si on n'était plus là.

    Le mythe des « bullshit jobs » et la notion de bénéficiaire

    Vincent ouvre l'épisode avec la question qui a rendu David Graeber célèbre : est-il possible d'échapper à l'activité déprimante que décrit Bullshit Jobs ? Laura choisit de retourner la question dans l'autre sens.

    Laura Caniot-Genevois : « J'ai plutôt envie de l'orienter sur quelque chose de positif, et de me dire plutôt de voir ce qu'on ne veut pas, on va regarder ce dont on a envie. Et ce dont on a envie, c'est un truc que j'ai appelé un job de sens. »

    Pour elle, le sens est hyper subjectif, ce qui compte pour l'une ne comptera pas pour l'autre, mais une chose revient sans cesse dans ses 700 accompagnements : la distance au bénéficiaire de son travail.

    Peu d'intermédiaires à retomber sur qui est le bénéficiaire de ce que je fais.

    Elle prend l'exemple d'une personne qu'elle accompagne, en poste dans une agence de marketing, qui fait du référencement Google pour une grande marque de luxe. Étapes après étapes, mots-clés, tableur Excel, reporting, elle finit par se faire « engueuler » sur des chiffres de clics sans jamais voir la personne qui achètera la paire de chaussures. Cette déconnexion du concret, dit Laura, c'est ce qui vide le travail de son sens et érode l'engagement : « On ne voit plus les bénéficiaires. » Son conseil : réduire les étapes qui séparent du terrain, pour se reconnecter aux gens concernés par son travail.

    Cela rejoint le slogan de Mon Job de Sens, que Vincent lui renvoie : mettre ses heures de travail au service du monde dans lequel on veut vivre. Pas seulement se reconnecter à soi, mais aussi à l'impact concret que produit sa contribution.

    Un choc de génération autour du travail et de l'argent

    Vincent pointe un cliché tenace : « les jeunes ne veulent pas bosser ». Laura le déconstruit d'entrée.

    Laura Caniot-Genevois : « Non, ce n'est pas qu'ils ne veulent pas bosser, c'est qu'ils veulent kiffer la vie. Et ce n'est pas la même chose. »

    Pour elle, ce choc de génération n'oppose pas vraiment les âges, elle accompagne des personnes de 20 à 60 ans, mais deux rapports au travail hérités d'époques différentes : « travaille dur jusqu'à la retraite, tu feras ce que tu veux après », face à une génération à qui l'avenir est présenté comme incertain, entre dérèglement climatique et instabilité géopolitique.

    Au cœur de ce clivage, il y a l'argent, et Laura refuse d'en faire un sujet purement rationnel.

    L'argent, c'est tout sauf rationnel. L'argent, c'est 95 % d'émotionnel, les 5 % qui n'ont pas été factués.

    Elle illustre avec un exemple qui revient souvent dans ses accompagnements : quelqu'un qui gagne 15 000 euros par mois et rêve de rejoindre l'associatif. La vraie question, dit-elle, n'est pas le montant du salaire actuel mais « combien de fois au-dessus de l'échelle de ses besoins » ce montant se situe. Elle rappelle aussi que le premier confinement a révélé un décalage entre les métiers applaudis, ceux jugés essentiels, et les métiers les mieux rémunérés, sans qu'on en tire toutes les conséquences depuis.

    Bifurquer sans tout casser : les quatre grandes voies de la reconversion

    Vincent évoque les étudiants « bifurqueurs », comme ceux d'AgroParisTech qui refusent publiquement les voies toutes tracées. Laura recadre : la bifurcation n'est pas forcément une rupture totale, et le paramètre du train de vie change tout.

    Laura Caniot-Genevois : « Chacun a une transition professionnelle qui lui est propre. Mais il y a quand même des grandes tendances. »

    Elle en distingue quatre, qu'elle observe dans ses accompagnements :

    1. Garder ses compétences, changer de structure. Même métier, compta, vente, développement web, mais dans une organisation qui partage davantage ses valeurs d'entreprise : économie sociale et solidaire, association, secteur public. Le train de vie reste globalement le même.

    2. Garder son poste, ajouter une casquette engagée. Passer une partie de son temps sur le RSE ou le développement durable dans sa structure actuelle, ou monter un projet bénévole, elle cite l'exemple d'un projet « bureau zéro déchet » mené à côté du poste.

    3. Se mettre à son compte. Garder ses compétences mais choisir ses clients, pour appliquer soi-même ce qui convient à son rythme et à son équilibre pro-perso.

    4. La reconversion radicale. Changer de métier, de voie, réapprendre des outils complètement nouveaux, le changement le plus profond, mais pas le seul possible.

    Surtout, Laura insiste sur un point : ces options ne sont pas un choix binaire figé une fois pour toutes.

    Laura Caniot-Genevois : « La vie, c'est aussi une succession de petits pas, et on n'est pas obligé de tout quitter du jour au lendemain. [...] Il faut déjà être mieux, demain, pour espérer être mieux la semaine prochaine et le mois suivant. Ce n'est jamais quelque chose de binaire, c'est vraiment un chemin. »

    Le syndrome de l'imposteur et la peur de ne pas être légitime

    La peur la plus fréquente que rencontre Laura chez les personnes en reconversion : ne pas avoir le bon diplôme, ne pas cocher toutes les cases d'une offre d'emploi. Elle raconte d'abord sa propre expérience du syndrome de l'imposteur, à l'époque où elle faisait du plaidoyer politique en ONG environnementale.

    Laura Caniot-Genevois : « J'ai vécu une situation d'humiliation publique par un représentant d'une grosse industrie qui n'avait pas du tout envie qu'on mette en place les systèmes de bouteilles consignées. Deux phrases ont fait que je me suis liquéfiée sur ma chaise. »

    Quelques mois plus tard, une étude de l'ADEME confirmait pourtant qu'elle avait raison sur le fond. « Il suffit que quelqu'un vienne l'attiser, on peut avoir le syndrome de l'imposteur tout seul, et pendant très longtemps. »

    Son conseil pour dépasser la peur de ne pas être « assez qualifié » : se concentrer sur les compétences transposables plutôt que sur le diplôme idéal.

    Si vous avez bossé pendant dix ans pour vendre des aspirateurs et que vous postulez pour travailler dans une boîte de fenêtres, ne faites pas une thèse sur les fenêtres avant de postuler. On va vous embaucher parce que vous êtes un bon vendeur, et on vous donnera les arguments une fois dedans.

    Elle prend un autre exemple, celui de quelqu'un qui rêve de travailler dans le gaspillage alimentaire et se met en tête d'écrire un mémoire sur le sujet, alors que les recruteurs cherchent simplement un logisticien. « Ne faites pas une thèse sur le gaspillage alimentaire. Faites de la logistique, et vous apprendrez les spécificités du secteur une fois dedans. »

    Retrouver son étincelle personnelle : la méthode pour identifier ses talents

    Vincent fait remarquer à Laura qu'elle synthétise et reformule naturellement, en podcast comme dans ses accompagnements, exactement ce qu'elle faisait déjà comme consultante. Laura confirme, et raconte comment elle a longtemps sous-estimé ce talent parce qu'il lui venait sans effort.

    Laura Caniot-Genevois : « Pendant des années, j'ai cru que c'était de la papote et de la rêverie. Je l'ai dévalorisé complètement, je me suis dit que c'était facile, spontané, donc que ça n'avait aucune valeur, puisqu'il n'y avait pas de souffrance. »

    Elle appelle ce mode de fonctionnement spontané l'« étincelle personnelle » : ce qu'on fait naturellement, sans y penser, souvent avec plaisir, et qu'on a tendance à ne pas voir comme un talent précisément parce que c'est facile.

    Tu dis « ouais, mais du coup c'est facile ». Non, c'est facile pour toi. Et c'est précieux.

    Pour l'identifier chez soi, elle propose deux outils concrets. Le premier, plus formel : le test CliftonStrengths de l'institut Gallup, utilisé dans les bilans de compétences pour repérer les talents dominants d'une personne. Le second, accessible à tous : demander à deux ou trois proches « qu'est-ce qui te manquerait le plus si je n'étais pas là ? ».

    Laura Caniot-Genevois : « Ces personnes vont mettre le doigt sur un truc qui, pour vous, n'avait pas de valeur, n'avait pas de sens, mais qu'est-ce qui va vous manquer ? Elles peuvent vous faire des retours hyper éclairants sur en quoi vous rayonnez sur leur vie. »

    Distinguer le vrai engagement du greenwashing en entreprise

    Vincent amène un sujet transversal à tout Harmony Explore : comment savoir si une entreprise est sincère quand elle communique sur sa raison d'être ou son impact ? Laura est directe sur les limites des labels.

    Laura Caniot-Genevois : « Tu peux regarder s'ils ont des labels. Mais en vrai, si tu tombes sur quelqu'un comme moi qui dirige la boîte, qui va dire il faut qu'on se fasse un label, on fait tout du mieux, les gens qui bossent avec nous sont trop contents, il faut avoir les moyens de mettre des gens pour écrire des rapports, et ça ne garantit rien. »

    Son conseil : sortir du discours officiel et aller vérifier sur le terrain, auprès des gens qui travaillent vraiment dans la structure.

    Il faut vraiment aller rencontrer de vrais gens avec qui vous prenez un café, une bière. On regarde sur LinkedIn, on va à des conférences, on ose faire des entretiens réseau, vous ne leur demandez pas un job, vous leur demandez de vous raconter la vérité.

    Elle recommande aussi le bénévolat ou des missions ponctuelles comme moyen à moindre risque de tester une structure ou un secteur avant de s'y engager pleinement, une façon concrète de vérifier si le discours correspond à la réalité vécue par les équipes.

    Le conseil final : viser la joie plutôt que la performance

    En clôture d'épisode, Vincent pose la question qu'il garde toujours pour la fin : quel conseil donner à quelqu'un qui démarre sa démarche pour aligner son job et ses valeurs ?

    Laura Caniot-Genevois : « Tout ça, clairement, c'est un marathon. Ce n'est pas un sprint. Ça va durer un moment et il va nous falloir de l'énergie et de la motivation. »

    Elle recommande de choisir une direction qui met en joie ou dans une énergie positive plutôt que de viser la performance ou l'impact supposé le plus fort.

    Trouver une activité où vous allez pouvoir être vous-même. Si vous devez mettre un masque quand vous allez bosser, c'est l'angoisse. Pour ça, c'est vraiment d'arriver à vous reconnecter à vous-même, à identifier vos talents, à trouver votre petite étincelle personnelle. Et le but, c'est que vous soyez payé pour être vous-même.

    Ce qu'il faut retenir

    • Cartographiez vos bénéficiaires actuels. Identifiez qui profite concrètement de votre travail aujourd'hui : c'est souvent la distance à ce bénéficiaire, plus que le métier lui-même, qui vide le travail de son sens.

    • Testez le terrain à moindre risque. Un projet interne engagé (RSE, zéro déchet), une casquette bénévole ou une mission ponctuelle permettent de valider une direction avant un changement radical.

    • Objectivez votre besoin financier réel. Plutôt que de fantasmer le manque à gagner d'une reconversion, posez la question concrète : de combien j'ai vraiment besoin pour vivre ?

    • Repérez vos talents avec une méthode, pas à l'intuition seule. Un test type CliftonStrengths, ou la question « qu'est-ce qui te manquerait le plus » posée à deux ou trois proches, révèle souvent des talents invisibles à soi-même.

    • Misez sur les compétences transposables, pas sur le diplôme qui manque, avant de postuler ou de vous lancer.

    • Avancez par petits pas mesurables. N'attendez pas le « bon moment » ou la certitude absolue : ce moment n'arrive jamais, et le changement est de toute façon permanent.

    Pour aller plus loin

    Aligner son job avec ses valeurs se joue aussi à l'échelle de l'entreprise : une culture d'entreprise claire, sincère et vérifiable sur le terrain est ce qui permet à chacun de retrouver ses bénéficiaires et son étincelle personnelle au travail. Parlons de votre culture d'entreprise.

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